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Tareq Oubrou: penser l’Islam, cinq ans après Charlie

Au lendemain des attentats de janvier 2015, il fut désigné par le Premier Ministre Bernard Cazeneuve comme interlocuteur principal du gouvernement avec la communauté musulmane. Tareq Oubrou, médiatique imam de Bordeaux, revenu du côté obscur de l’Islam, revient sur les errances et aveuglements volontaires commis au nom de sa religion, cinq ans après Charlie. « Pas d’amalgame », « islamophobie », « stigmatisation », diagnostic d’un débat toujours impossible.

N’a-t-on pas tendance à jeter un voile, sans mauvais jeu de mots, sur la religion, pour éviter la « stigmatisation ». Le « pas d’amalgame », « ça n’a rien à voir avec l’Islam » ?

La violence se nourrit d’une lecture de l’Islam qui ne correspond pas à l’esprit d’une religion dont l’essence même est la paix. L’Islam est un mot qui dérive de « salam », la paix. Le propre d’une religion est d’aspirer à la transcendance, la connexion avec le divin. Cela ne peut se réaliser que dans un climat de sérénité et de paix. Il n’est pas dans l’intérêt d’une religion de sombrer dans la violence, c’est antinomique à son aspiration de charité, de bonté, de rectitude… Ce genre de comportement qui vise à éliminer les gens qui ont des visions du monde différente ne correspond pas aux visions de Dieu, qui a créé cette humanité dans toute sa diversité.

Mais pour répondre à la question ?

Le problème n’est pas la critique de l’Islam, mais la critique des musulmans qui font n’importe quoi au nom de l’Islam. La critique est libre, c’est une liberté garantie par Dieu lui-même qui a permis à des non-croyants de ne pas croire en lui, de même de l’insulter. Ce n’est pas pour cela que sa malédiction tombe sur eux.

Ce n’est pas parce que tous les terroristes sont musulmans que tous les musulmans sont terroristes, pourtant la distinction semble parfois compliquée à opérer pour certains qui font des procès en « islamophobie »…

Il y a une manière de juger les autres de manière essentialiste. Les musulmans eux-mêmes tombent dans ce piège en considérant qu’ils constituent un bloc monomorphe. Alors que l’humanité est singulière, chaque être humain est singulier, chaque musulman est singulier, il faut le juger en tant qu’individu, pas à travers sa communauté. C’est naturel, mais ce n’est pas normal de considérer que les musulmans se ressemblent. On a besoin de mettre les gens dans des cases. De manière consciente ou inconsciente, c’est ce qu’on fait avec les musulmans. Même les plus pacifiques d’entre eux sont potentiellement dangereux au regard de certaines personnes qui voient que le danger n’est pas dans les musulmans mais dans la religion.

Que pensez-vous du terme « islamophobie » qui criminalise la critique de l’Islam ?

Personnellement, je suis très rétif à ce concept d’islamophobie. Je ne l’utilise jamais, je pense que nos concitoyens français non musulmans ne sont pas « islamophobes », entre guillemets, par essence, mais qu’il y a une peur de l’islam. Les mass medias ne cessent de faire tourner en boucle les images négatives sur des comportements attribués à l’Islam, ce qui engendre une peur, qui sur l’ignorance crée une répulsion, à l’égard de tout ce qui touche à l’Islam. Donc inconsciemment, les gens ont peur de l’Islam.

L’islamophobie n’est pas une idéologie, il n’y a pas un racisme d’État, il n’y a pas une culture de racisme contre l’Islam en France.

Il y a une peur d’une certaine visibilité de l’Islam, incomprise, inintelligible par nos concitoyens non musulmans.

Diriez-vous que depuis les attentats de janvier 2015, l’islamisme a progressé ou régressé en France ?

Je pense que ce genre de comportements attribués à l’Islam va vers un épuisement, que c’est une phase qui atteint un certain pic et qui va retomber, comme les derniers moments d’une bête agonisante. Cette violence inaugure la fin d’un cycle. Je pense qu’on va vers un apaisement qui va dans le sens de l’intégration.

Que diriez-vous si l’on republiait les caricatures sur le prophète aujourd’hui ?

Ça ne me dérangerait pas du tout, car je ne pense pas que le prophète serait choqué par ces caricatures, qui critiquent plus les musulmans que le prophète lui-même. La riposte violente contre ces caricatures renforce cette vision des musulmans intolérants. On peut être choqué par les caricatures, les désapprouver, mais la pensée doit être combattue par la pensée, l’art par l’art, la caricature par la caricature, non par la violence.

Les Frères musulmans veulent rétablir le blasphème, autrement dit l’interdiction de critiquer la religion…

Même au Moyen-Age, des agnostiques, des chrétiens critiquaient le prophète, dans un débat théologique profond sur la remise en cause de la prophétie de Mahomet. Et ça n’a jamais gêné les musulmans. Leur problème aujourd’hui est qu’ils sont dans une situation de vulnérabilité qui fait qu’ils ont peut-être une psychologie de susceptibilité.

Quand l’Islam était à son apogée, son âge d’or, il n’avait pas peur de la critique.

C’est une situation civilisationnelle de vulnérabilité qui fait que les musulmans ne supportent pas la critique. C’est dû aux musulmans, pas à l’Islam en tant que tel.

Certains, comme l’écrivain palestinien Waleed el-Husseini, sont condamnés à mort, par les islamistes, pour apostatsie (abandon de la foi)…

Franchement, pourquoi forcer quelqu’un à rester musulman s’il ne veut pas l’être ? Un hypocrite de plus ! Je ne comprends pas. Même au Moyen-Age il y avait des poésies blasphématoires, des agnostiques qui écrivaient des ouvrages contre la théologie, il y avait un débat. Comme la politique s’immisce dans le théologique, ça aboutit à ce genre d’anathème à l’égard des gens qui ont décidé de ne plus être musulmans. Dieu ne veut pas imposer sa religion. Le propre de la foi, c’est l’adhésion libre et volontaire. Forcer quelqu’un à devenir musulman est antinomique à la logique de la foi.

Remarcheriez-vous aujourd’hui comme le 11 janvier 2015 ?

Je marche toujours pour la paix.

En tant qu’imam médiatique, vous appelez à la tolérance, à l’ouverture, vous prônez un Islam libéral. Pourtant, vous avez un jour déclaré que sans l’UOIF et les Frères Musulmans, vous seriez devenu un taliban. Qu’est-ce qui a changé ?

Les Frères Musulmans sont une nébuleuse d’associations parfois contradictoires. J’avais à l’époque 20 ans vous savez… J’ai appris beaucoup de choses. La vie est une somme d’expériences.

Mais comment en êtes-vous revenu ? Pour des jeunes aujourd’hui dans la même situation, ce pourrait être utile de le savoir.

C’est peu être la sincérité dans la démarche intellectuelle. Je suis amoureux de la vérité. Je ne suis pas né dans une famille religieuse, mais dans une famille d’enseignants très sécularisés, de culture francophone. J’ai découvert la foi intensément à l’âge de 19 ans, où j’ai rencontré des mouvements islamistes qui étaient le seul cadre pour les jeunes. L’islam officiel n’attirait pas les jeunes à cette époque-là, c’étaient le Tabligh, les Frères Musulmans, les salafistes… qui étaient fascinants pour notre génération, car il y avait une littérature voulant réconcilier modernité et tradition. Ça m’a fasciné à un moment donné, mais je suis maintenant un docteur de la Loi, un théologien. J’ai capitalisé cette expérience. Je sais ce que veut dire être radicalisé, être dans une expérience presque mystique, de rupture par rapport au monde. Je suis passé par là et j’en tire profit pour progresser spirituellement, intellectuellement, dans la connaissance de la religion.

Vous êtes par ailleurs l’un des fondateurs d’un centre de déradicalisation à Bordeaux…

Je pense que les musulmans doivent contribuer à éradiquer la radicalisation. Nous travaillons sur la théologie préventive, comment enseigner la religion de manière à réconcilier le musulman avec lui-même et son environnement.

Interview réalisée dans “Ça reste en off”, le 8 janvier 2020

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