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Bordeaux: sous les pavés, la rage

Secouée par le départ de son maire et des mois de manifestations violentes, Bordeaux « la belle endormie » fait face à ses problèmes : logement, transports, sécurité… alors que s’approchent des municipales hors normes. Derrière les façades classées Unesco, analyse du malaise d’une ville qu’on croyait parfaite.

« Je veux que cette ville respire par tous ses pores », dit-il en pointant le carrelage luisant de la Place de la Comédie, où se dresse l’Opéra National. S’il n’est pas le plus médiatique des candidats à la mairie, Pascal Jarty émet là un vœu partagé par bon nombre de Bordelais qui – à tort ou à raison – se sentent asphyxiés. Congestion des transports en commun, des voies de circulation, bétonisation généralisée dénoncée par certains et relativisée par d’autres, immobilier en à flux tendu, insécurité grandissante… Alors qu’elle se trouve pour la 1ère fois confrontée à ces problèmes, Bordeaux aspire à un nouveau souffle. 

LE BON BILAN DE JUPPÉ

Tout n’est pas sinistre chez « la belle endormie ». Loin de là. Depuis bon nombre d’années, la ville caracole en tête de tous les classements des métropoles (1ère destination mondiale selon le magazine Lonely Planet en 2016). Alain Juppé, consacré « monument » parmi les – nombreux – autres de la capitale girondine, comme son prédécesseur Jacques Chaban-Delmas, n’y est pas étranger. Ravalement des façades hausmaniennes noircies par le temps, réfection intégrale des quais de la Garonne avec son fameux Miroir d’eau, piétonnisation de l’hyper-centre desservi par un tram métropolitain… Depuis 2007, 40% de la ville sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, faisant d’elle la plus grande aire urbaine au monde ainsi reconnue. Autant de réalisations unanimement saluées à mettre au crédit de l’ancien Premier Ministre. « Avant, on n’entrait pas facilement dans ce quartier qui était très malfamé », expliquent Christian et Martine Dubois, un couple de retraités vivant aux Chartrons. Ce « 21ème arrondissement de Paris », comme il est de coutume de l’appeler, tant il est devenu bobo et prisé par les « expatriés » de la capitale (qui n’ont pas toujours bonne presse ici), a retrouvé sa splendeur du grand temps des négociants.

Ville de bobos, à double titre…

A l’image de la ville, les Chartrons se sont embourgeoisés, entre salons de thé et boutiques d’antiquaires derrière de belles façades végétalisées, le long desquelles on slalome en vélo ou trottinette.

Si l’essentiel du bilan d’Alain Juppé est largement reconnu, ses dernières années au Palais Rohan sont plus sujettes à discussion. « Depuis son départ en campagne en 2016 pour la primaire, il a un peu délaissé la ville, restée aux mains de son équipe » déplore un connaisseur du mundio politique bordelais, sceptique quant à l’action municipale. Le constat n’est pas différent chez la plupart de ceux – proches ou non – qui, en mars prochain, se verraient bien sur le siège de son successeur, Nicolas Florian. C’est que les points de crispation, légitimes ou exagérés, ne manquent pas, élections obligent.

« L’insécurité n’est pas qu’un sentiment, elle est réelle ». C’est le maire de Bordeaux lui-même qui le dit. « On n’est pas à Chicago, loin de là […] mais Bordeaux est passée d’une ville bourgeoise de province à une métropole avec tous ses revers », abonde Eric Marrocq, secrétaire régional du syndicat Alliance Police Nationale. Si la criminalité reste stable, malgré les événements à fort retentissement en fin d’année – un meurtre place Saint-Projet en pleine journée, une violente rixe entre bandes dans le quartier St-Michel – les « petits délits et infractions sont, eux, en constante augmentation », déplore le représentant syndical. Entre janvier et octobre 2019, on enregistre ainsi +24% de cambriolages par rapport à l’année précédente, sur la même période. Pour lui, l’explication est assez simple: « La ville est en constante expansion, mais les effectifs policiers restent inchangés ». Mais ce n’est pour lui pas seulement du ressort de la ville : « On assiste à un fait sociétal : aujourd’hui, on peut se prendre un coup de couteau pour une cigarette ». La violence décomplexée, Bordeaux l’a bien connue, pendant plus de quarante samedis de manifestations violentes depuis l’hiver dernier. « Nos policiers ont payé un lourd tribut, une centaine ont été blessés ». Les casseurs, une centaine, étaient concentrés en particulier cours Victor Hugo, où les images de blindés naviguant à travers les poubelles en feu ont marqué les esprits. « Tous les samedis, c’était la guerre en bas de chez moi », témoigne un riverain résigné.

Les commerçants, ont, eux, forcément pâti de cette situation, pas vraiment « business friendly ». Christian Baulme, leur charismatique et médiatique avocat au cœur de la crise, le déplore. Mais son équipe de « La ronde des quartiers », qui réunit des centaines de commerçants de la ville, tend à relativiser l’impact sur les affaires, difficilement quantifiable. Les Bordelais sont résilients, « girondisme » oblige. 

Le centre névralgique de la contestation se trouvait surtout place Pey-Berland, devant la mairie, symbole d’un pouvoir honni des gilets jaunes, cause de leur sentiment de déclassement. « Bordeaux joue un rôle de polarisation important dans la région. Quand je suis arrivé là il y a vingt ans, j’étais étonné du faible prix des loyers. Mais, aujourd’hui, ils sont devenus inaccessibles », explique Stéphane Carbiener, 46 ans, chef d’entreprise et gilet jaune de la première heure au profil atypique, « opposant » parmi l’opposition.

Tensions et bonnes intentions

Symptôme de la fièvre jaune : l’habitat, devenu intouchable de par le prix des loyers et sa rareté. Malgré une politique de grands travaux initiée par Alain Juppé, qui, dans la précipitation a fait sortir de terre des quartiers entiers (Bassins à flots, Ginko…), l’offre n’arrive toujours pas à s’aligner sur la demande. Flambée de l’immobilier à la location comme à la vente oblige (inflation de 35% sur les cinq dernières années), malgré un léger recul en 2019 de 0,4%. Défaut d’anticipation de la mairie ? Nicolas Florian s’en défend, et préfère même « gérer le trop plein que le pas assez ».

Les transports publics pâtissent là aussi d’une inflation démographique galopante (+5,28% entre 2011 et 2016 selon l’INSEE), alors que certains annoncent une métropole à un million d’habitants d’ici 2030. Le tram, fierté de l’ancien édile et inauguré en grande pompe par le président Chirac en 2003, est désormais saturé. Attendre en station le passage de plusieurs rames pour pouvoir y rentrer aux heures de pointe est, pour certains, devenu une routine. Finir le trajet à pied, entre interruptions de trafic dues aux incidents ou cortèges, nombreux ces derniers mois, une habitude, que le populaire « Front de Libération Bordeluche » ne se prive pas de moquer sur les réseaux sociaux.

Extensions de lignes, création de nouvelles, ajout de rames: les différents candidats ne manquent pas d’idées pour palier le problème. Téléphérique, navettes accrues sur le fleuve, « autoroute à vélos », Nicolas Florian a tenté de couper l’herbe sous le pied à ses challengers en présentant bien assez tôt son « plan mobilité ». Représentant 28% des déplacements en ville, la voiture est la prochaine cible, à l’heure des « mobilités douces » et de la transition écologique.

En 10 ans, la part d’utilisation de la voiture dans Bordeaux “intra-muros” a drastiquement diminué, celle du vélo plus que doublé, tandis que celles de la marche et des transports publics est restée stable – © Quentin Hoster, exnihil0.fr

Engagé dans un vaste plan de végétalisation de la ville – il veut doubler le nombre d’arbres à Bordeaux d’ici 2025 – le maire a pris acte de la poussée écologiste dans l’opinion… et dans les urnes. Après le succès des verts aux élections européennes (21,54% contre 9,02% pour LR, couleur de la mairie), son principal adversaire, désigné par les sondages, s’appelle Pierre Hurmic. Avocat à la vie comme de « l’urgence écologique » à la ville, dont il est conseiller municipal, il serait dans tous les cas de figure en 2ème position derrière Nicolas Florian. Et dans une position plus favorable encore si le ralliement – très probable – des socialistes éparpillés, se concrétise. Le Palais Rohan, qui n’a connu que deux maires (de droite) depuis la Libération – hormis Hugues Martin pendant l’exil québécois d’Alain Juppé – semble pour la première fois prêt à basculer. « C’est un garçon éminemment sympathique, mais personne ne le prend vraiment au sérieux. Il a souvent des positions farfelues » explique un ancien camarade de promotion de Pierre Hurmic. Ce qui n’empêche pas Nicolas Florian de considérer son adversaire avec attention, bien plus en tous cas que le trouble-fête Thomas Cazenave (LREM).

Les chiffres associés à chaque candidat indiquent les intentions de vote en octobre 2019 d’après un sondage Elabe pour “La Tribune”. Le jeu politique représenté est un instantané de décembre 2019, la situation étant évolutive. – © Quentin Hoster, exnihil0.fr

Divergence des étiquettes, « convergence des luttes »

Le « délégué interministériel à la transformation publique » auprès du Premier ministre Edouard Philippe, proche d’Emmanuel Macron depuis Bercy, a été désigné par LREM pour représenter la majorité présidentielle à Bordeaux. Crédité de 12% d’intentions de vote, la greffe semble difficile à prendre. Il s’en défend : « Je ne suis entré en campagne qu’assez tardivement par rapport aux autres candidats ». Pourtant, la candidature de l’énarque – certes né à Bordeaux – mais qui, jusqu’à sa démission récente, travaillait la semaine sur Paris, interroge. Michel Dufranc, patron de « Agir » en Gironde, le mouvement de centre-droit « Macron compatible » s’en insurge : « Quelqu’un qui représente le parti présidentiel ne peut se contenter d’un rôle de nuisance. Cazenave n’a aucune chance ». Il faut dire que Nicolas Florian, s’il est toujours encarté chez Les Républicains, a pris de larges distances avec son parti depuis sa prise en mains par Laurent Wauquiez. Choyé puis choisi par Juppé pour lui succéder, il entretient d’amicales relations avec Edouard Philippe, qui appelle encore l’ancien maire de Bordeaux « patron ». Même s’il s’est opposé – et incliné – face à la candidate LREM aux dernières législatives, Nicolas Florian est donc proche des idées du président de la République. « Je suis de centre-droit, je suis un gaulliste » affirme-t-il.

Pourquoi Thomas Cazenave vient-il donc chasser sur des terres qui sont déjà acquises à sa majorité ? Quand on lui pose la question, le maire nous renvoie à l’intéressé. Réponse : « Nicolas Florian est un opposant au gouvernement, son combat contre nous aux législatives en témoigne ». Visiblement lassé par cette candidature parasite, l’édile balaie d’un revers de la main l’accusation : « Mon parti, c’est Bordeaux. Moi, je suis à mon compte ». Mais pour Thomas Cazenave, affirmer qu’il est sur le même créneau politique que le maire revient à « entretenir la confusion dans la tête des électeurs »…

Lire aussi: A la mairie de Bordeaux, parachutage compliqué pour le candidat de la majorité

Confus, nous sommes retournés voir Michel Dufranc, de Agir. Pour cette grande gueule modérée, un oxymore pour dire sa pondération dans les idées comme dans les paroles, l’explication est pourtant simple : « Ces gens (chez LREM, ndlr) sont bien sympathiques, mais ils n’ont jamais mouillé leur chemise. Ils souffrent d’un complexe de supériorité qui leur fait croire que leur intelligence les autorise à tout. Ce qui les distingue, c’est le melon ». En attendant la récolte en mars prochain, qu’ils soient jaunes, verts ou les deux, les Bordelais sont toujours dans les choux…

> Le maire de Bordeaux Nicolas Florian répond aux questions qui s’imposent: transports, logement, insécurité, pression écologiste de l’opinion… alors qu’approchent des élections municipales inédites.

Entretien réalisé à l’Hôtel de Ville de Bordeaux, le 29 octobre 2019.

Cette enquête intègre la série “Bordeaux 2020”, consacrée aux élections municipales dans la ville d’Alain Juppé.

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