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Bordeaux, citadelle assiégée ?

La Palais Rohan

La campagne des municipales officieuse a déjà placé Bordeaux parmi les points chauds de l’élection. Mais à mon sens pour de mauvaises raisons.

Toujours à l’affût des embrouilles, en particulier celles qui peuvent contribuer à décrédibiliser le pouvoir macronien, les chroniqueurs politiques mettent en avant la contradiction de présenter une liste LREM, conduite par Thomas Cazenave, face à la majorité sortante pilotée par un juppéiste (et donc philippiste) en la personne de Nicolas Florian, lequel est soutenu par son premier adjoint Modem Fabien Robert, considéré dès lors comme infidèle au gouvernement où figurent certains de ses amis politiques.

Il ne faut certes pas nier le caractère paradoxal de la situation bordelaise, qui ne sera peut-être pas unique, si tant est qu’elle reste en l’état durant les prochains mois, ce qui est loin d’être acquis. Mais ce sont les aléas des élections municipales. On se souvient que lors des précédents scrutins, le Modem avait fait alliance avec le PS à Lille, Dijon et Lyon tout autant qu’à Bordeaux. Son leader François Bayrou a toujours cultivé ces soutiens à géométrie variable en fonction des situations locales.

LREM recherche bastions désespérément

On nous objectera que la situation est différente puisque La République en Marche détient pouvoir et majorité à l’Assemblée nationale mais aucun élu, et pour cause, dans les villes. C’est justement la raison pour laquelle ce nouveau parti éprouve le besoin de « se compter » avec pour arrière pensée d’obtenir un maximum d’élus locaux pour les prochaines sénatoriales où il espère peser davantage. Mais n’aurait-il pas intérêt à négocier avec la majorité sortante pour assurer ses arrières ? Quand on veut se compter, on arrive parfois à de graves mécomptes, à preuve le Parti communiste bordelais lors de la dernière élection municipale, privé de représentants au conseil pour avoir cru être capable de voler de ses propres ailes.

Le maire Nicolas Florian et son challenger, Thomas Cazenave / Sipa Press

Mais à mon sens, le fondement de cette élection bordelaise doit dépasser ces arguties politiciennes pour se projeter dans un contexte beaucoup plus large : celui du rapport entre métropoles et milieu environnant.

Les violents incidents qui ont émaillé l’automne et l’hiver dernier dans le centre-ville ont transformé Bordeaux en une sorte de citadelle assiégée par une population issue majoritairement des zones périurbaines.

Frappée de plein fouet par la hausse du prix du gazole, mais aussi par l’augmentation de la CSG sur les retraites, cette population a reporté sa colère sur une ville passant pour symboliser le nouveau pouvoir métropolitain au détriment des zones rurales. En bousillant à la fois les distribanques, les vitrines des agences immobilières et les abris des stations du tramway, les gilets jaunes ne pouvaient pas mieux signifier leur haine d’une réussite qui les a exclus.

Le Bordeaux post-“gilets jaunes”

Ainsi que l’indique le sociologue Jean Viard dans son dernier essai « L’implosion démocratique », les gilets jaunes n’ont été que partiellement obligés de quitter la métropole sous la contrainte des prix du loyer. « Ce fut surtout la quête d’une promotion sociale, d’un mode de vie, d’un désir de propriété, d’un refus de la mixité du logement social (…) La taxe carbone a mis le feu aux poudres parce qu’elle fut, après les 80 km/h, la marque infamante et ingérable d’une stratégie de vie choisie devenue un échec parce que le monde est devenu autre (…) Alors, on a la haine et on cherche un bouc émissaire à partager avec ses voisins. Il fallait un coupable, ce furent les bobos, les métropoles et leur grand chef Macron ».

Thibaut Moritz, Libération

Il faut cependant préciser que Bordeaux n’est pas uniquement peuplé de « bobos » à l’aise dans la révolution numérique, propriétaires de leur logement, adeptes du déplacement à vélo et dotés d’un diplôme donnant accès à l’emploi. Il existe des quartiers populaires comme aux Aubiers, à Claveau, au Grand Parc, à Saint Louis ou à la Benauge qui font de la ville un ensemble plus composite qu’on ne le croit dans les salles de rédaction parisiennes. Dans ces quartiers, le Smic et le CDD sont monnaie courante, quand ce n’est pas le chômage. Mais ce ne sont pas ces habitants qui ont grossi les troupes jaunes, même si certains se sont fait piéger parfois par leurs actes violents, en particulier des jeunes le plus souvent déscolarisés comme l’ont montré les récits des comparutions immédiates au tribunal.

La revanche des oubliés

Pour autant, si l’on s’en tient aux résultats des dernières élections, il apparait qu’une forte majorité sociologique se dégage en faveur d’un électorat modéré, ouvert, attentif aux évolutions technologiques, écologiques et sociétales, rétif aux excès de tous ordres comme l’a montré son opposition aux dégradations dans sa ville et son soutien aux commerçants comme à la police. Les quartiers populaires pèsent peu à Bordeaux au niveau local, parce qu’ils votent peu. Ils n’en concentrent pas moins une part importante du budget municipal sous forme d’aides diverses pour une raison simple : c’est dans les villes que se trouve le plus grand nombre de pauvres (17% vivent en dessous du seuil de pauvreté à Bordeaux, chiffre en hausse selon l’Insee). Et pas dans les zones périurbaines, majoritairement « blanches » et en emploi.

Panique sur les côtés

Nous en arrivons ici à la prochaine élection municipale. Telle qu’elle se présente actuellement, la majorité sortante de centre droit devrait rencontrer une liste de gauche aux contours encore imprécis et sans leader déclaré, des écologistes conduits par l’incontournable Pierre Hurmic, des marcheurs derrière leur chef de file néophyte Thomas Cazenave, des Insoumis menés probablement par le député Loïc Prudhomme, le Rassemblement national avec un nouveau candidat plus quelques isolés encore hypothétiques au premier rang desquels l’ancien patron de la Métropole Vincent Feltesse.

L’écologiste Pierre Hurmic sera-t-il porté par le même vent que Yannick Jadot ?

D’ores et déjà, une évidence apparait : la remarquable homogénéité sociologique de ces listes, conformes à l’électorat bordelais. Certes, les  Insoumis et le RN mettront un point d’honneur à se distinguer, au moins par leurs discours et leurs postures, mais il y a fort à parier qu’on y rencontrera davantage de fonctionnaires et de salariés du privé en CDI que des smicards et des chômeurs et qui sait, au moins autant de propriétaires que de locataires (à préciser par les candidats). Il serait très étonnant que les Insoumis manifestent leur opposition au déplacement en vélo, à la transition écologique, au développement numérique et à une politique culturelle active, les distinctions se faisant dans le dosage et les sempiternels « moyens » (financés évidemment par les beaux quartiers).

Gauche et droite modérées se retrouveront sur les mêmes thématiques, les différences s’opérant sur plus ou moins de logements sociaux et plus ou moins de volontarisme écologique. Les logements sociaux, tout le monde est à peu près d’accord pour en reconnaitre la nécessité… sauf à côté de chez soi puisque « ça fait baisser la valeur de notre bien ». Dernier exemple en date : la réhabilitation de l’îlot Castéja par Gironde Habitat, objet de la vindicte des riverains de ce secteur du centre-ville.

Make Bordeaux great again ?

L’environnement sera, à n’en pas douter, un thème majeur de la campagne, ce qui devrait permettre aux amis de Pierre Hurmic d’améliorer leur score et de dépasser les 10% mais au risque d’une surenchère pour se distinguer de leurs adversaires écologisés, ce qui pourrait nuire à leur crédibilité.

Dans cette matière comme dans d’autres, le mieux est l’ennemi du bien.

Le maire écolo de Grenoble, Eric Piolle, l’a appris à ses dépens : il avait négligé certaines préoccupations de ses concitoyens comme la sécurité, laquelle sera également un thème majeur de la campagne. Le poids du secteur commercial, fort éprouvé cette année, ne sera pas non plus inoffensif si la circulation et le stationnement isolent encore davantage l’hyper centre. Au cas où certains candidats préconiseraient la fermeture de la circulation automobile au cœur de la cité, qu’ils n’oublient pas que les magasins ont besoin d’être alimentés en marchandises, parfois volumineuses, et donc par de petits camions.

Des militants enchaînés place Gambetta à Bordeaux contre l’abattage des marronniers / Thierry DAVID

Quant au nouveau leitmotiv, à savoir la nécessité d’impliquer les citoyens dans la décision, il sera là encore très partagé. La majorité sortante a déjà pris les devants avec son budget participatif ouvert en partie aux habitants. Encore des surenchères en perspective, nous y reviendrons ultérieurement.

En attendant la bataille…

Mais attendons la campagne pour développer ces sujets. Contentons-nous pour l’heure de constater une grande convergence non des luttes mais des projets en l’état actuel des prétendants. A l’électeur de s’en dépatouiller. Peut-être s’en sortira-t-il en donnant la primeur à sa sensibilité politique, faisant ainsi mentir l’adage selon lequel la politique nationale est secondaire dans une élection municipale. D’autant qu’il reste une inconnue importante : les gilets jaunes s’inviteront-ils pendant la campagne bordelaise ? Histoire de rappeler à tous les candidats qu’ils font partie d’une caste à leurs yeux d’exclus : celle d’inclus dans la société numérique et métropolitaine. Quelle serait alors la réponse à leur apporter ? De favoriser les liens entre la grande ville et sa périphérie ? De rompre avec le syndrome de la citadelle assiégée ? Et avec quels outils politiques à court terme puisque c’est le seul horizon des gilets jaunes ? Il se pourrait alors que les prétendants au Palais Rohan aient du mal à se rendre convaincants. Et ainsi de confirmer que le métropolitain vit sur une autre planète que l’extra urbain.

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